Le fils de Jumiègeois devenu bras droit d'un roi
Par Laurent QUEVILLY

Étonnante aventure que celle de Jean-Valentin Vastey. Issu d'une grande famille de Jumièges, il quitta sa Normandie pour tenter l'aventure haïtienne. Il allait croiser... les trois mousquetaires. Disparaître mystérieusement. Et laisser un fils, brillant écrivain, aux sommets politiques de la première république noire. Enquête sur les pas de Vastey père & fils...

Oui, grande famille de Jumièges, les Vastey. J'en descends! En 1549, on trouve déjà Pierre Vastey, époux de Marion Boutard. Un bon siècle plus tard, Richard et Valentin tiennent des religieux la grande ferme du Passage.

C'est en 1769 que Jean-Valentin Vastey aurait quitté la France pour l'île d'Hispaniola, nouvellement rebaptisée Saint-Domingue. Durant ce siècle, quelque 30,000 colons viennent en effet grossir les rangs de leurs compatriotes dans cette jeune colonie esclavagiste disputée par Espagnols et Anglais. On compte jusqu'à 800 sucreries dans le pays, 500,000 esclaves...

Dans la torpeur tropicale où règne un ordre implacable, Jean-Valentin séjourna d'abord à Jérémie, au sud de l'île. Et là, il épouse une créole, Mlle Dumas. Le nom ne vous dit rien? Si, c'est bien celui de l'un de nos plus grands romanciers...

C'est peut-être en cette église que Jean Valentin Vastey épousa Claire Dumas. La place centrale de Jérémie porte aujourd'hui le nom des Dumas.

Les Dumas

Antoine Davy, marquis de la Pailleterie, est un aristocrate désargenté. Il se consume dans sa gentilhommière de Bielleville-en-Caux, près de Bolbec. Tandis qu'à Haïti, ventrebleu, son frère cadet se frise les moustaches dans sa plantation de canne à sucre. Alors, il se décide à le rejoindre. En 1743. 1760 avancent d'autres chroniques.

Sur place, la brouille s'installe bientôt entre les deux frères. Le marquis disparaît. On le croit mort. Mais non. C'est son cadet qui rend l'âme. Davy refait surface. Où était-il ? Dans les bras d'une jolie négresse, Marie Cessette, achetée à M. de Maubielle. Elle lui a donné trois enfants. L'aîné porte le nom de Thomas Alexandre. Fils de noble. Né esclave...

Mais l'héritage d'un château rappelle le marquis au Pays de Caux. Il lui faut partir défendre ses droits face à un neveu. Comment réunir l'argent du voyage? Tout simplement en revendant femme et enfants. Il trouve preneur en la personne de M. Caron. Avec clause de rachat.

Le premier général noir

Cette clause, il va s'en servir une fois en France en y faisant venir son fils aîné, Thomas Alexandre. Nous sommes le 3 août 1775. Deux ans plus tard le marquis vend enfin le château à son rival de neveu. 10.000 livres. De quoi faire bombance. Père et fils s'installent à Saint-Germain-en-Lay. Le jeune homme va recevoir une éducation, goûter à la vie parisienne, suivre son père dans ses tribulations libertines. Jusqu'à leur brouille quand notre marquis décide de se remarier avec sa dame d'intérieur. Nous sommes le 2 juin 1786. Thomas s'engage immédiatement dans l'armée et prend pour nom de guerre celui de sa mère: Dumas. Il a alors 22 ans. Et le même mois, le marquis casse sa pipe. Le voilà riche, Thomas Alexandre. Dragon de la reine... il a trois amis! De quoi inspirer un roman. Ce sera plus tard Les trois mousquetaires. La révolution. Les campagnes. Les victoires. Dumas est le premier général de couleur dans toute l'histoire des armées d'occident. En 1802, retiré sans le sou à Villers-Cotteret, méprisé de Napoléon, le voici père d'un garçon nommé Alexandre. Oui, Alexandre Dumas...

Bref, voilà à quelle famille s'allie notre Jumiégeois lorsqu'il épouse Claire Dumas vers 1780. C'est une sœur de Marie Cessette, abandonnée du marquis.Une fois marié, Jean-Valentin Vastey va s'établir cette fois dans le nord du pays, à Ennery, près de Marmelade. Et c'est là, en 1781, que lui vient un premier fils. On l'appelle pompeusement Pompée-Valentin. Valentin! On n'a pas oublié le saint patron de Jumièges...

Et tout bascule

Sur la route des Gonaïves à la Marmelade, Ennery est un bourg noyé dans une vallée paradisiaque. Là, Jean Valentin Vastey règne sur une "habitation", autrement dit une plantation. Il est entouré d'esclaves. Canne à sucre, café, tabac... Partout claquent les fouets. Mille atrocités se commettent ici et là. Pas chez Vastey, paraît-il...

Après Pompée Valentin, Claire Dumas donne au Jumiégeois deux autres enfants. Marie Emile, le 8 février 1790. Et encore Léo, le seul de ses deux fils qui assurera à Haïti la postérité du nom.

Mais Haïti tremble, les événements se précipitent. Août 1791: les esclaves se soulèvent. On pille. On égorge. Bientôt un homme émerge: Toussaint Louverture qui s'allie aux Espagnols étalis à l'est de l'île. 29 août 1793: l'affranchissement des esclaves tente de calmer les esprits. La France tient à cette colonie. C'est la plus juteuse. C'est alors que la région des Gonaïves s'enflamme. L'homme fort des insurgés, c'est un certain André Vernet qui se rallie à Louverture. Vernet ! Retenez ce nom. Ce sera le protecteur du jeune Pompée. 1794: la Convention abolit officiellement l'esclavage dans toutes nos possessions. En décembre, Louverture comprend que ses intérêts sont du côté des révolutionnaires français. Il fait volte-face et se rallie à l'autorité parisienne.Toujours tenue par Vernet, la commune d'Ennery revient donc dans le giron français. Dès lors, cette ville sera la base arrière de Louverture. Il y possède une habitation...

Le fils prodigue

Poète, petit-fils de Jean Valentin Vastey, Oswald Durand l'assurait avec d'autres: A 15 ans, Pompée Valentin Vastey quitte son père pour s'engager dans les troupes de Toussaint Louverture. Il aurait ainsi tourné le dos au drapeau français pour se ranger derrière la bannière espagnole. 15 ans, voilà qui nous ramène à l'année 1796. Or, en 1796, Louverture s'est déjà rallié depuis deux ans à la République française. Alors, l'engagement militaire de Pompée Valentin reste nimbé de brumes. Une chose est sûre: les Vastey habitent Ennery, Vernet tient Ennery, Louverture fréquente Ennery. C'est donc à Ennery que Pompée-Valentin fit les rencontres qui allaient sceller son destin.

Publié à Paris

Maintenant, on constate qu'un recueil à son nom est publié en 1799 dans la capitale française: "Les délassements poétiques ou la cruche d'Hypocrène". Rien de bien militant pour un insurgé.L'année suivante, en 1800, il signe encore un ouvrage imprimé sur les bords de la Seine "Anaïde et Alciadore, poème érotique en quatre chants." Ce qui fait dire à La France littéraire qu'il fut «d'abord littérateur à Paris.» Un autre auteur l'affirme aussi: « Il reçut son éducation en France.» Alors, avant ses 20 ans, le jeune Pompée Valentin s'est il éloigné un temps d'Haïti ? A-t-il goûté aux délices parisiens comme son cousin Dumas? Étudié les lettres? Vastey le démentira lui-même comme nous le verrons plus loin. Cependant, dans ces années-là, nombre de fils de colons ou d'affranchis effectuèrent des études à Paris. D'abord à Liancourt puis au collège de La Marche qui deviendra le lycée colonial. Des listes d'élèves existent. On y retrouve les fils de Louverture. Mais pas Pompée. Reste qu'il est permis de s'interroger. Dans un pays en proie à l'insurrection, imagine-t-on un jeune garçon composer des poèmes pour les adresser par la voie des mers dans la capitale du pays qu'il combat. Ce n'est sûrement pas de son Jumiégeois de père qu'il reçut la solide formation lui permettant de devenir très tôt secrétaire d'Etat. Alors...

Sauvé par ses esclaves

Juillet 1801: Louverture se fait gouverneur à vie. Avec des idées indépendantistes. Du coup, dès 1802, Bonaparte adresse à Haïti jusqu'à 70.000 soldats français pour assurer sa souveraineté. La mission est d'abord commandée par son propre beau-frère, le général Leclerc. Louverture est arrêté. Déporté en France. Il y meurt. Soulèvement, alliance des mulâtres et des noirs. Ce sera le premier échec militaire de notre grand stratège au bicorne. Son beau-frère est même emporté par la fièvre jaune. Cuisant revers gommé des manuels scolaires.

L'indépendance de la colonie est proclamée le 1er janvier 1804 par Dessalines, ancien bras droit de feu Louverture. Cette partie de l'île reprend son nom hérité des indiens Arawaks: Haïti, première république noire. Mais avant la fin de l'année, le 22 septembre, Dessalines se fera empereur. Le pays se déchire toujours. On massacre encore les blancs. Daté de 1936, voici le témoignage d'un descendant de notre Jumiégeois: Jean-Marie de Vastey, son arrière-petit-fils, alors avocat à Saint-Marc. Écoutons-le attentivement.

« En 1895, le vieux Djebou, un ancien esclave de mon bisaïeul, Jean Valentin Vastey, vint de Nouvelle-Flandre (Mont-Rouis) en la commune d'Ennery, à Plaisance, saluer mon père Léonce dans le but de connaître les descendants de son ancien maître. Il nous déclara qu'il était tout jeune lors du massacre des blancs, en 1804. Il se souvenait bien du blanc, Jean Valentin Vastey. Celui-ci avait toujours été pour ses esclaves d'un bonté remarquable. Jamais il ne les maltraitait, il avait pour eux des soins spéciaux qui adoucissaient les maux de l'esclavage. Aussi, ils le considéraient comme leur père. « C'été, comme on dit ici, yon bon papa pitite», c'est-à-dire c'était un bon père de famille. « Quand donc arriva le jour de la débâcle, jour de représailles, de reddition de comptes, Jean Valentin Vastey n'éprouva aucune crainte de ses nègres, il ne connut aucune trahison, les siens n'eurent rien à souffrir. Il n'avait point de dettes à payer pour avoir violé les droits innés d'une partie de l'humanité. Ses chers nègres, fidèles jusqu'au bout à celui qu'ils regardaient comme leur père, le cachèrent d'abord aussi longtemps que ce fut possible. « Quand ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus impunément et sans danger pour lui le protéger contre les ordres de tuerie ni contre la haine des autres nègres, ils résolurent de l'embarquer pour l'étranger. Pour ce faire, ils lui noircirent le visage, les mains et les pieds jusqu'aux genoux, retroussèrent son pantalon à la manière des nègres, lui enveloppèrent la tête d'un mouchoir bleu, le juchèrent sur un âne et le conduisirent, de nuit en nuit en cet état, le cachant au lever du soleil dans les bois, jusqu'au bord de la mer du Limbé où une goélette le prit à son bord. Bien des larmes coulèrent de part et d'autre ce jour-là. « Voilà ce que nous raconta Djebou, ce grand noir de belle prestance, intelligent, pendant qu'il nous caressait de sa grosse main de géant, heureux de retrouver en nous quelque chose de son maître ! Il regagna la Nouvelle-Flandre et nous n'avons eu depuis aucune nouvelle de lui.»

Ou est passé Vastey?

Témoignage intéressant. Tout à l'honneur du Jumiégeois. Mais témoignage douteux. En 1895, voilà un vieillard qui prend la route pour raconter des événements survenus en 1804. Soit 91 ans plus tôt. Mais quel âge a donc ce "vieux Djebou", ce "grand noir à la belle prestance" qui se souvient si bien du foulard bleu. 100 ? 110 ans ? « Nous n'avons eu depuis aucune nouvelle de lui.» On en conviendra aisément.

S'il y a maintenant un part de vérité dans ce récit, des questions restent encore sans réponses. Manifestement, Jean Valentin Vastey quitta définitivement Haïti en 1804. Seul. Laissant derrière lui sa famille. Pour quelle destination? Tout est envisageable: une île des Caraïbes ? la Louisiane ? Et pourquoi un retour à la case départ: Jumièges. Rappelons qu'il quitte Haïti à la cloche de bois. Sur un âne. Sans le sou quand d'autres planteurs trouvent refuge à Cuba avec fortune et esclaves... Et puis une autre question se pose: ou donc est son fils aîné pendant ces événements ?..

Le nègre blanc

Son fils, nous allons bientôt le retrouver. Très en vue. En 1804, année de l'indépendance, année où son père prend la fuite, il est chef de bureau du ministre des Finances, André Vernet, sous le gouvernement Dessalines. Les nominations sont intervenues le 1er janvier.Si tous les protagonistes de l'histoire haïtienne ont été immortalisés sur la toile, je n'ai pas encore trouvé pour l'heure de portrait de Pompée Valentin Vastey. Simplement une description physique d'un certain Vandercook. Vastey est mince, petit et porte court des cheveux châtain virant sur le roux. Le roux ! Nombre de Jumiégeois avaient jadis cette couleur de cheveux. Sa peau s'apparente à un vieux parchemin et Pompée, assure Vandercook, aurait presque pu passer pour un blanc. Du reste, il le qualifie de "nègre blanc". Et nous affirme qu'il a proscrit de sa mémoire le souvenir de son père. Sa mère ? Il ne s'en souvient pas plus. Dans ses écrits, Pompée Valentin nous laissera entendre qu'il fut esclave et traité comme ses pairs dans les pires conditions. Étonnant pour un fils de maître? Non. Chez les Dumas, par exemple, le propre fils du marquis de la Pailleterie fut esclave comme on l'a vu. Et vendu 800 livres. Il n'est pas rare de voir un colon torturer, tuer sa propre concubine noire dans les pires atrocités. Haïti est un vaste camp de concentration. Un vaste camp de la mort...

Alors, esclave de son père, Pompée Valentin? Esclave et rancunier au point de chasser l'image paternelle de sa conscience? Voilà qui ne correspond pas au portrait flatteur de Vastey père brossé par ses descendants. Vastey fils avait tout de même l'esprit de famille. Du moins côté maternel. La preuve: il épousa sa cousine germaine: Marie-Rose Dumas de La Pailleterie. C'est une fille de Marie Cessette la délaissée. Vastey est donc par la même occasion le beau-frère du général Dumas, père du romancier. De cette union naîtront quatre filles: Malvina, Aricie, Améthyste et Alice.

Corrompu

Sous le gouvernement Dessalines, Vastey est donc chef des bureaux du général Vernet, fait prince des Gonaïves, qui cumule les fonctions de ministre des Finances, de l'Intérieur, du Commerce, des Travaux publics et de l'Instruction. Si bien qu'il ne peut raisonnablement mener de front toutes ces responsabilités. Vastey gère donc les finances pour lui. Il se trouvera des voix pour le soupçonner d'arrondir ses fins de mois par des jeux d'écriture. Et de révoquer impitoyablement les chefs de service qui ne marchent pas dans la combine. Voici se qui se dit encore de Vastey à Haïti:

« Dessalines, ne sachant pas lire, s'en rapportait au ministre des Finances qui lui-même était gouverné par Vastey, le chef de ses bureaux. Le ministre des Finances et de l’Intérieur était dans l’obligation de parcourir, chaque année, les principaux quartiers de l'empire, pour vérifier les comptes des administrateurs. Du Port-au-Prince il se rendit à Léogane. Vastey trouva très irrégulièrement tenus les comptes de l’administrateur de cette ville. II était descendu chez celui-ci qui l'avait accueilli avec distinction. Au sortir d'un bain qui lui avait été préparé, il trouva sur sa table un rouleau de doublons. II fit au ministre des Finances un rapport favorable à l’administrateur. Vernet continua sa tournée. Des employés dont les comptes étaient parfaitement en règle, mais qui avaient négligé de faire à Vastey quelques gratifications, furent destitués peu de temps après. [...] Dessalines disait de Vernet: "Mon pauvre compère ne s'occupe qu'a faire de bons déjeuners et sa partie de bête; il s'en rapporte à Vastey dont la bourse se remplit chaque jour." Et il ne prenait néanmoins à 1'égard de Vastey qu'il aimait, aucune mesure de rigueur.»

Dessalines se plaint encore en 1805 des services de Vastey. A ses yeux, il a permis à des fils de colons ou de mulâtres de récupérer des plantations considérées comme biens de l'Etat. Et ce, au détriment des noirs.

1806: Dessalines est assassiné par ses généraux, Pétion et Christophe. Puis les deux hommes vont se partager cette partie de l'île. Christophe au nord, Pétion au sud et à l'ouest.1807: Henry Christophe fonde en effet une république au nord de l'île. Dans le sillage du ministre Vernet, Vastey passe avec armes et bagages au service du nouveau maître.

Fait baron

26 mars 1811: Henry Christophe se proclame roi d'Haïti. Il compose la commission législative chargée de proposer les projets de loi pour le Code Henry. Vastey en est nommé secrétaire. Les travaux débutent en juillet.

Décembre 1813. La tradition veut qu'à l'issue d'un banquet, Christophe pousse le général Vernet à s'empoisonner. Après quoi, il donna sa veuve, Justine Eléonore Chancy, au prince Jean. Vastey, loin de s'en émouvoir, est promu secrétaire particulier du roi. Il devient aussi le précepteur du prince héritier, Victor-Henry. On le fait baron. Baron de Vastey. Imaginez la tête de ses cousins de Jumièges. Qui ignorent sans doute son existence. Il a ses armoiries ampoulées où le renard le dispute à la licorne. Sa devise ? Sincérité Franchise...

Macabre mise-en-scène

11 novembre 1814: Vastey dirige l'arrestation de Franco Medina. Cet ancien colon avait été envoyé en mission par Louis XVIII pour négocier un retour d'Haïti dans le giron français. On le démasque lorsqu'il arrive au Cap. Interrogé interminablement, condamné à mort, Medina va faire l'objet d'une mise-en-scène morbide. On organise dans l'église du Cap une cérémonie funèbre présidée par le roi. L'édifice est tapissé d'ornements de deuil. Placé sur une estrade, près de son futur cercueil, l'agent français doit entendre un Te deum, puis une messe de Requiem. Vastey est de ceux qui prennent ensuite la parole pour l'accabler. Quand Pompée Valentin s'exprime, tous les hommes de l'assistance dégainent subitement leur sabre pour le pointer vers l'accusé. Qui s'évanouit. Medina croupira finalement en prison.

Vastey publiera les instructions secrètes remises à ses agents par Malouet, ministre de la Marine française. Cette année là paraît surtout sous sa plume Le système colonial dévoilé. Il y donne la liste des tortionnaires français, le détail de leurs atrocités.

La voix du régime

Vastey rédige ses ouvrages sur commande et participe à une guerre de plume contre les républicains d'Haïti. 1815: Trois publications de Vastey: Le cri de la Patrie, Le cri de la conscience et enfin Réflexions adressées aux Haïtiens de l'Ouest et du Sud.

1816: Réflexions sur une lettre de Mazères. Un texte fort sur le colonialisme. Et où Vastey lève le doute sur sa formation. Oui, il est bien autodidacte: « Il n'est point inutile que je prévienne mes lecteurs que je n'ai jamais fait une étude particulière de la langue française, ils excuseront les fautes d'élocution et de littérature qui doivent nécessairement fourmiller dans les ouvrages d'un insulaire qui n'a jamais eu d'autres maîtres que ses livres, d'autres stimulants que la haine des tyrans.»

1817: Réflexions politiques sur quelques journaux français concernant Haïti. Le livre est publié à Sans Souci, le palais du roi. En France, la Bibliothèque universelle s'étonne de la qualité du propos: « On a peine à se représenter que ce soit l'ouvrage d'un nègre et que celui-ci ait fait son éducation depuis que le peuple d'Hayti a proclamé son indépendance. »

Vastey est devenu l'idéologue officiel du jeune royaume. Son publiciste, comme on dit alors. Le roi, le ministre des Affaires étrangères, comte de Limonade, distribuent eux-mêmes ses ouvrages. Son zèle lui vaudra d'être fait chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint Henry.

Père de la négritude

En 1819, après ses Réflexions politiques, Vastey publie cette fois un Essai sur les causes de la révolution et des guerres civiles d'Haïti. Là encore, en France, la Revue encyclopédique s'étonne: « Parmi les écrivains d'Haïti, le baron de Vastey est le plus remarquable par l'étendue de l'intelligence, l'originalité de la pensée et l'impétuosité de l'imagination. Les divers ouvrages qu'il a publiés, attestent la supériorité de ses connaissances. On y voit partout un esprit nourri de la lecture des bons auteurs anciens et modernes, versé dans la connaissance de l'histoire, et sans cesse occupé à puiser dans le passé des leçons pour l'avenir. »

Vastey est le grand pourfendeur du colonialisme dont son père était pourtant le pur produit. Fut-il "un bon maître". Il fustige le clergé qui prêche l'infériorité et la soumission de la race noire. « Nous avons brisé les hochets de la superstition avec les chaînes de l'esclavage ! » Vastey n'en reste pas moins croyant: « Ex-colons, êtres superbes et orgueilleux, reconnaissez donc dans ce qui se passe à Hayti, la main divine et toute puissante qui vous châtie ! »

Un texte de Pompée Valentin adressé à Malouet, esclavagiste convaincu, brosse l'horreur de la condition noire:

« Ont-il comme vous, ces colons, ont-il pendu des hommes la tête en bas, les ont-ils noyés, renfermés dans des sacs, crucifiés sur des planches, enterrés vivants, pilés dans des mortiers ? Les ont-ils contraints de manger des excréments humains? Et, après avoir mis leurs corps en lambeaux sous le fouet, les ont-ils jetés vivants à être dévorés par les vers ? ou jetés dans des ruches de fourmis, ou attachés à des poteaux près des lagons pour être dévorés par les maringouins ? Les ont-ils précipités vivants dans des chaudières à sucre bouillantes ? Ont-il fait mettre des hommes et des femmes dans des boucauts hérissés de clous roulés sur le sommet des montagnes pour être ensuite précipités dans l'abîme avec les malheureuses victimes ? Ont-ils fait dévorer les malheureux par des chiens anthropophages, jusqu'à ce que les dogues, repus de chair humaine, épouvantés d' horreur ou atteints de remords, se refusassent à servir d'instruments à la vengeance de ces bourreaux qui achevaient les victimes à demi dévorées à coups de poignard de baïonnette."Vastey résume là tous les crimes déjà détaillés dans "Le système colonial dévoilé."

Précurseur du concept "Black is beautiful", Vastey s'identifie totalement aux Afro-haïtiens, oubliant qu'il est quarteron, passant sous silence ses origines paternelles. Nulle part dans ses écrits il ne fait allusion à son sang normand. Et pourtant, la terre de Jumièges est gavée des os de ses ancêtres. Nulle part non plus il n'évoque sa prime enfance, la plantation de son père. S'il a épousé la cause des noirs, c'est qu'il a vu ici trop d'horreur pour se revendiquer à demi-blanc. Cela dit, s'il multiplie les exemples d'exactions, jamais il ne restitue de sa propre expérience.

«[Que les colons] se souviennent de nos pénibles labeurs; qu'ils récapitulent la masse d'or qu'ils pouvaient extraire de notre sang? pendant les dix années de vie et de tortures qui était le terme supposé de notre existence; notre genre de vie, trois heures de sommeil dans les vingt-quatre heures, pour habillement quelques haillons, pour nourriture quelques racines cultivées sur le terrain le plus ingrat de l'habitation, dans nos heures de repos...

«L'orgueil, les préjugés, l'avarice des planteurs avaient fait de l'homme noir une espèce particulière et distincte de l'homme blanc; notre race avilie et dégradée par eux fut assimilée au rang de l'oran-outang. Ils soutenaient que par un raisonnement sophistique et absurde, que nous leur étions inférieurs en facultés physiques et morales, et sur cette prétendu infériorité, ils s'arrogèrent le droit barbare de nous réduire dans un perpétuel esclavage et de nous traiter comme les plus vils des animaux.

Et de conclure sur la révolution haïtienne :

« Parcourez l'histoire du genre humain, jamais vit-on un pareil prodige dans le monde ? Que les ennemis des noirs citent un seul exemple d'aucun peuple qui se soit trouvé dans une situation semblable à la nôtre, et qui ait fait de plus de grandes choses que nous dans moins d'un quart de siècle.»

Le "soit-disant" baron de Vastey, comme le qualifient ses détracteurs, tout en s'inclinant d'ailleurs devant son talent, fut l'artisan de la reconnaissance internationale d'Haïti. Il défend la beauté de sa race, les valeurs de la civilisation africaine et compte sur l'Angleterre pour l'épanouissement du contient noir. Bref, on le qualifiera de père de la "négritude". Aimé Césaire n'a rien inventé...

Décapité

Le 20 août 1819, Vastey est promu maréchal de camp. On le fera encore Chancelier. Pour sa perte.

Les ruines du palais de Sans-Souci. Là où Pompée-Valentin Vastey fut arrêté...Christophe a peu a peu sombré dans la mégalomanie, faisant suer sang et eau aux Haïtiens pour se faire construire un palais gigantesque: Sans-Souci. Objet de la fureur populaire, trahi par ses généraux qui pactisent avec les Républicains du sud, le roi Christophe se brûle la cervelle le 8 octobre 1820, à 9h du soir, au palais de Sans-Souci. Voici peu, il a été victime d'une attaque cérébrale. Alors, son fils l'aide à tenir l'arme. Vastey est témoin de la scène. « Vive Henry II !» Il exhorte les gens présents à reconnaître aussitôt le prince héritier pour nouveau souverain. Mais la foule envahit déjà les couloirs du château...Arrêté, Vastey fut conduit le lendemain au Cap-Henry avec la famille royale et les derniers dignitaires fidèles au roi. Tous, sauf la reine et ses filles, tous furent décapités. Héroïque, le fils du Jumiégeois accueillit, dit-on, la mort avec le plus grand calme. Son corps fut jeté dans un puits avec les autres cadavres encore chauds. C'était le 18 octobre 1820.

Le Jumiégeois d'origine laisse donc quatre filles: Malvina, Aricie, mère du poète Oswald Durand, Améthyste et Alice qui donnera un littérateur très en vue au XXe siècle: Maurice Sixto. Rappelons que Jean-Valentin Vastey et Claire Dumas ont eu d'autres enfants: Marie Émile. Et puis Léo, deux fois marié dont descendance pléthorique. De par le monde, les De Vastey font aujourd'hui florès. Mais qu'est donc devenu Jean-Valentin Vastey ?

Laurent QUEVILLY.

Notes


Il subsiste une confusion sur la date de naissance de Pompée Valentin Vastey. On donne tantôt 1781. Tantôt 1735. Cette dernière est improbable. Sa sœur est née en 1790. Vastey tranche lui même la question dans une lettre adressée adressée de Sans-Soucis le 29 novembre 1819 à William Clarkson, abolitionniste anglais. Il est bien né en 1781 à Ennery...

La mort de Pompée Valentin donne aussi matière à controverse. On le dit décapité le 18 octobre 1820. D'autres avancent qu'il tomba sous les balles des troupes de Boyer, président du Sud d'Haïti, le jeudi 19 octobre.

Quelques sources


- Histoire d'Haïti, Thomas Madiou, 1826.
- Revue d'histoire des colonies, 1936. (Témoignage de Jean-Marie Vastey. Il pensait son bisaïeul originaire "de la Saintonge". La littérature haïtienne site Jumièges avec constance).
- Black Majesty, John Womack Vandercook, 1928.
- I am Within The crowd, JC Fanini.
- Généalogie et héraldique.
- Biographie universelle.
- La France littéraire.
- Bibliotheca americana, Ch. Leclerc, 1887.
- Claude Ribbe, site et ouvrages.
- De l'oubli à l'histoire, Oruno D. Lara, 1998.