Récemment, mon ami C. fait revivre, dans sa mémoire, les détails de l’échec de la Baie des Cochons. Il n’est point certain que le manque de hardiesse et une mauvaise stratégie soient à la base de ce qui va provoquer un scandale international. L’insolite, disent les témoins des dessous de l’affaire, a joué un rôle déterminant pour que l’opération ne réussisse pas. Le dictionnaire encyclopédique donne l’explication suivante concernant le mot “insolite”: Insolite: adjectif (lat. Insolitus, de solere, être habituel). Qui est différent de l’usage, de l’habitude et qui surprend; étrange, bizarre. Question insolite, bruits insolites.

Première partie

A cette époque, l’île de Cuba offre le spectacle évocateur d’un bonheur de vivre. L’ouverture de la fête est annoncée par des sirènes sitôt que les couleurs du crépuscule viennent chatoyer l’ondoiement des vagues de la Mer Caraïbe. Pour les intellectuels, cette insouciance d’une élite qui danse quotidiennement, est une insulte d’une impitoyable cruauté, infligée au petit peuple et aux déshérités du sort. Cependant, la classe dominante, les membres du gouvernement de Fulgencio Batista, ainsi que les investisseurs étrangers, ne payent aucune attention aux mécontentements, manifestes, ou sous-jacents, de l’intelligentia. Quand au peuple, il sympathise de plus en plus avec les idées de gauche. Nul ne pressent le danger qui se prépare dans les montagnes environnantes où se réfugient, les jeunes activistes du clan castriste. Cuba est encore l’ultime destination de ceux qui rêvent de festivités et La Havane est la capitale caraïbéenne de la dolce vita.

Le 26 juillet 1959, c’est la victoire de la Sierra Maestra. Sur le Grand-Ma, on lance ses amarres, fêtant le nouvel ordre et le communisme qui s’installe dans l’île. Fidel CastroFidel Castro et ses barbudos prennent le pouvoir. Par peur de représailles, de la prison ou d’une mise à mort, Batista, les nantis et les investisseurs étrangers quittent Cuba en catastrophe, laissant leurs biens et leurs avoirs. La majorité des hispaniques exilés s’établissent à Miami, en Floride, état des Etats-Unis d’Amérique. Ils y cultivent une haine du communisme, une nostalgie d’antan et l’espoir de reconquérir l’île de tous les plaisirs.

Si la révolution castriste a fait beaucoup de victimes humaines, les biens confisqués sont nationalisés. Déclarés d’utilité publique, ils sont protégés du pillage et de tout sacrilège. Certaines belles demeures hébergent les proches du nouveau système. Les maisons contenant de riches collections, deviennent des musées ouverts au public. Pensant humilier de façon permanente et avec raison les capitalistes, spécialement les Etats-Unis, Cuba livre au regard des visiteurs, installée contre la partie inférieure d’un fauteuil, une caisse de coca-cola, debout de travers et la tête en bas. L’ensemble a l’air lamentable et malpropre.

Après le nettoyage physique de l’île, commence le lavage de cerveau. Le peuple est endoctriné. S’il est éduqué (l’analphabétisation est rendue pratiquement nulle), des cellules se forment. On obéit à des règles qui ne font aucun cas de la liberté individuelle et des fantaisies.

Fidel Castro et ses barbudos sont loin de se contenter de la victoire du communisme dans l’île de Cuba. Leur projet immédiat est de renverser toutes les dictatures de la Caraïbe; en commençant par les plus proches. Ils veulent envahir Haïti et éliminer François Duvalier, le président de la République; puis occuper la République Dominicaine dirigée par Rafaël Léonidas Trujillo y Molina. Ce dernier nargue Fidel Castro en ces termes:

“Les soldats dominicains feront voler les cervelles de ces barbudos comme des papillons.”

François Duvalier, quant à lui, si les menaces cubaines lui parviennent, il n’en dit mot. Ce qui le dérange pour l’instant, c’est le doute concernant les agissements de son voisin le Señor Antonio Rodriguez.

Francois DuvalierEn effet, en prolongement du gazon du Palais National, François Duvalier peut voir de sa fenêtre, la boucherie “Don Antonio”, propriété de ce cubain. Collaborateur de Fidel Castro, Antonio Rodriguez lui envoie régulièrement renseignements et argent afin de soutenir la cause communiste. Au départ de Fulgencio Batista pour l’exil, Castro nomme Antonio Rodriguez ambassadeur de Cuba en Haïti, le recompensant pour services rendus.

Point n’est besoin de mentionner la rage contenue de François Duvalier, à la vue de Señor Antonio Rodriguez et de ses barbudos. Cigare aux lèvres, ils déambulent à travers les rues de Port-au-Prince, suivis par les badauds qui les trouvent beaux. Les jeunes filles de la ville, parfumées, vont se mettre sur leur parcours, la jupe frétillante. Elles les croient riches et inoffensifs.

“Où sont donc ces messieurs de l’Institut du bien-être social? Ils négligent leur travail. Toute cette racaille doit être mise au trou” dit la voix traînante de François Duvalier.

“Oui, Excellence.”, répond servilement son secrétaire particulier.

A cette même époque, les Etats-Unis sont dirigés par John F. Kennedy, qui forme avec sa femme Jackie et leurs deux enfants, la famille présidentielle la plus sympathique. Cependant, J. F. Kennedy compte quelques ennemis, au nombre desquels il place François Duvalier. Il s’est juré de renverser ce président arrogant et imprévisible de la Caraïbe. Leurs relations s’enveniment au point que Kennedy, faisant fi de tout protocole diplomatique, charge son ambassadeur du message suivant: “Monsieur Duvalier, il vous est signifié de quitter le pouvoir et de partir pour l’exil dans le délai que nous vous octroyons. Si, au jour dit, vous ne démissionnez pas de votre plein gré, nous nous verrons obligés de vous faire déguerpir.”

François Duvalier recroquevillé dans son fauteuil, son chapeau de feutre noir sur la tête, enfoncé jusqu’au ras de ses lunettes à grosses montures noires cachant son regard, son costume informe également noir, sa chemise blanche que tranche sa cravate noire, son revolver sur la cuisse droite, fait montre d’un calme qui, s’il aiguise la curiosité, inspire le respect. L’ambassadeur se radoucissant, continue:

“Excellence, m’avez-vous bien compris?”

François Duvalier, le menton reposant sur son pouce et son majeur gauche, a l’air méditatif. Il semble faire une analyse solide de la situation. Dissimulant ses sentiments réels, il repond à l’envoyé de J.F. Kennedy:

“Nous voilà en face d’un évènement majeur. Je passe à ce bureau que vous voyez là, de longues heures, penché sur les affaires nationales.”

Il fait une pause, juste pour embarrasser son interlocuteur qui saisit le message. Homme politique retors, François Duvalier promet alors de quitter le pays au jour indiqué:

“Que peut un homme doué de conviction politique, s’il n’a pas de liberté d’action.” Apparemment toute honte bue, le Président reconduit l’émissaire avec de petites phrases incompréhensibles pour l’étranger.

Ne vous y trompez pas ami lecteur. En son for intérieur, François Duvalier cherche déjà un moyen de contourner cet ultimatum et de se venger des Etats-Unis. Il sait pouvoir compter sur sa milice civile appelée les “tontons macoutes”. L’armée d’Haïti lui est aussi fidèle. Les deux forces cohabitent, s’espionnant l’une l’autre, pour le plaisir du chef suprême de la nation.

Comme un avertissement, les américains envoient leurs navires de guerre sillonner la limite des eaux territoriales dans la zone de la Gonâve. Leurs bombardiers patrouillent le long des côtes, dans le ciel clair d’Haïti. A dix-huit heures, tout haïtien respectable est au lit, éteignant toute lumière de peur qu’une conversation soit entendue des voisins.

François Duvalier prie alors les américains de se retirer, en réitérant son intention de quitter le pouvoir. A la date prévue, le calme de la capitale est dérangé par un va-et-vient des jeeps conduits par les militaires, le défilé des tontons macoutes et une horde duvaliérienne parcourant les rues de la capitale, scandant des slogans à la faveur du chef de l’état. L’aviation et la marine sont également monopolisées. François Duvalier fait étalage de sa popularité au sein des masses. Partout fuse:

“Vive Papa Doc, vive Duvalier!”

John F. Kennedy humilié, doit se réorganiser.

Deuxième partie

C’est alors que Fidel Castro et ses barbudos décident eux aussi d’agir contre François Duvalier.

“Il est plus facile de l’éliminer d’abord et de marcher sur Saint-Domingue et se saisir de Trujillo ensuite.”

Comme toujours le leader Maximo sait avoir raison.

L’écho de ce projet rocambolesque arrive jusqu’à Washington. Assis dans son bureau ovale, J.F. Kennedy décide d’oublier Duvalier pour un moment, afin de se pencher sur un plan visant à l’élimination de Fidel Castro.

“Ces cubains représentent un danger pour le capitalisme dans la Caraïbe. Il faut neutraliser leur chef. La victoire de la Sierra Maestra et l’alliance avec la Russie Soviétique sont de très mauvais exemples pour ces îles. Elles peuvent tenter de s’affranchir de notre tutelle économique.”

Des oreilles sympathiques sont trouvées dans la communauté cubaine vivant à Miami. Les exilés veulent piéger Castro et libérer Cuba des barbudos.

Faisant appel à l’armée des Etats-Unis, à la CIA et au FBI, le président américain met au point la stratégie parfaite pour la réussite de son projet: une invasion de Cuba et un guet-apens pour Castro, en débarquant à la Baie des Cochons, communément appelée “La Balura de los Cochones.”

J.F. Kennedy invite alors sur la pelouse de la Maison Blanche toutes les grosses têtes cubaines perméables à une telle initiative. Jackie Kennedy accompagne son mari et lui sert d’interprète. Dans son discours, J.F. Kennedy fait savoir à ses invités son intention de monter une opération mixte, américano-cubaine. L’état-major cubain est tout heureux de donner son accord. Le président des Etats-Unis, brandissant un drapeau cubain harangue cette pléthore d’exilés anti-castristes:

“Je vous promets de vous remettre ce drapeau dans un ‘Cuba libre’”. Nous allons mener cette opération conjointement, l’armée américaine et les combattants cubains.”

L’endroit choisi pour le débarquement est fort boisé et très éloigné de La Havane, la capitale cubaine. Une date est prise. On se congratule et on se sépare bons associés en attendant d’envahir côte à côte la Baie des Cochons.

Troisième partie

Les exilés cubains se méfient de la qualité de la politique extérieure américaine. Ils veulent à l’insu des Etats-Unis, monter une armée parallèle, dans le seul but de renforcer le coude à coude qui va leur permettre de réintégrer leur île, joyau de la Caraïbe.

Ils décident d’attaquer Fidel Castro sur une autre partie de l’île, au moment même du débarquement de l’armée américano-cubaine. Devant répondre à deux interventions, les barbudos vont se trouver sur deux fronts, leurs forces affaiblies. Leur décision prise, les cubains de Miami dépêchent trois émissaires en Haïti, dans le but de rencontrer François Duvalier et d’obtenir son assistance.

Ces messieurs débarquent à Port-au-Prince par un après-midi pluvieux. Le taxi les dépose dans un petit hôtel de la montagne où résident deux retraités de l’armée d’Haïti, le Colonel Cadilon et le Major Saint Diront. Deux hommes corrects, capitalistes convaincus et proches de Duvalier. Ils promettent aux trois cubains de leur obtenir une audience auprès du chef de l’Etat. En effet, ils sont reçus par François Duvalier deux jours plus tard.

La tête penchée sur l’épaule, François Duvalier a le geste las. Il paraît en proie à un constant dialogue intérieur. Sa posture toute effacée, il porte un regard absent sur ces trois vigoureux hommes, animés de la récusation d’une idéologie qu’ils trouvent injuste et arbitraire.

“Excellence, nous venons solliciter votre générosité pour la réussite d’un complot contre Fidel Castro et ses barbudos.”

Dissimulant son enthousiasme face à cette occasion qui se présente dans sa vie d’homme politique, Duvalier invite les cubains à être plus précis.

Sachant François Duvalier un ennemi personnel de Fidel Castro, les trois émissaires n’hésitent pas à lui soumettre dans les moindres détails le plan du débarquement de la Baie des Cochons. Lui confiant leur stratégie de l’intervention d’une armée parallèle aux envahisseurs américano-cubains, ils ajoutent:

“Ceci est fait à l’insu des américains. Vous êtes notre confident dans cette partie du plan.”

Ouvrant à peine un oeil plus grand que l’autre, Duvalier répond:

“Tout ceci requiert une certaine audace. Et qu’attendez-vous du pleuple haïtien?” Continue la voix nasillarde de Duvalier.

“Excellence, nous les patriots exilés cubains, demandons que vous nous fassiez la faveur de nous octroyer un droit de passage par les côtes haïtiennes ce jour-là. Ceci nous permet un accès plus aisé à Cuba.”

Assis au fond de son fauteuil, la main sur son revolver posé sur sa cuisse, Duvalier à l’air de se tasser sur lui-même. Semblant se rappeler de la présence de ses visiteurs, il leur demande quarante-huit heures de réflexion. En apparence l’affaire semble simple, cependant, n’ayant pas espéré une réponse instantanée, les trois cubains prennent congé, tout en souhaitant une réaction positive du chef de l’état haïtien.

Ce qu’ils ne savent pas c’est que François Duvalier a un sens personnel de la morale. La visite des cubains arrive à point nommé pour permettre au président haïtien de se sortir d’une situation dangereuse entre ces deux ennemis politiques, J.F. Kennedy et Fidel Castro.

Sitôt ses visiteurs partis, Duvalier fait mander le Colonel Jules Lapierre, accusateur militaire de l’armée d’Haïti, parlant bien l’espagnol et tout dévoué à son président. Celui-ci le met au courant du projet cubain et le charge d’une mission secrète auprès de Fidel Castro. Le Colonel Jules Lapierre laisse Haïti incognito le jour même, à bord d’un avion privé de l’armée. Rendez-vous est pris pour lui avec le leader Maximo.

Ami lecteur, nous négligeons quelques détails, n’ayant pas assisté à cette rencontre. Nul ne connaît la teneur de ce tête-à-tête. Quelques heures plus tard, le Colonel Lapierre revient en Haïti remettre son rapport à Duvalier.

Le lendemain, le président d’Haïti fait savoir aux trois émissaires cubains, que son accord leur est acquis pour la libre jouissance du droit de passage de leur bateau, dans les eaux territoriales haïtiennes, lors du débarquement de la Baie des Cochons.

Tout le monde est content. Chacun à ses atouts en main. La Baie des Cochons ne peut que devenir la Baie de la Réussite mais, pour qui? Voilà l’énigme.

Quatrième partie

Un soin méticuleux est apporté à chaque détail de cette opération de la Baie des Cochons. L’armée américano-cubaine est sur pied de guerre, disciplinée, bien structurée elle débarque au jour, à l’heure, au lieu désignés. De leur côté, les cubains exilés de l’armée parallèle passent sans inconvénient dans les eaux territoriales haïtiennes. L’affaire se présente bien et bénéficie de toutes les chances. On débarque en douceur. L’effet de surprise est garanti. En effet, mais la surprise est pour les envahisseurs qui se font massacrer par les barbudos. Encerclés, les américains et les cubains exilés se trouvent au sein d’une bataille qui dégénère très vite en boucherie. Ils sont tombés dans un guet-apens. Très peu de perte en vies humaines est enregistrée du côté des barbudos. Baie des cochons

Sous l’impulsion de l’horreur, les américains sonnent la retraite. Ils doivent annuler l’opération de la Baie des Cochons. Le gouvernement des Etats-Unis doit faire face alors à un scandale international. J.F. Kennedy est une fois de plus humilié.

Fidel Castro fait savoir sa reconnaissance à François Duvalier, en ne citant plus jamais son nom. Est oublié le projet de débarquement des barbudos en Haïti. Duvalier obtient également satisfaction en voyant l’ambassadeur Antonio Rodriguez laisser Port-au-Prince avec ses barbudos. Dorénavant, Cuba installe un simple consulat en Haïti. J.F. Kennedy se voit forcé de tolérer sinon de soutenir la dictature de Duvalier en Haïti, de peur de voir s’installer dans ce pays un régime communiste. Il craint une rébellion contre la puissance capitaliste organisée que représentent les Etats-Unis d’Amérique.

Quelques années plus tard John F. Kennedy est assassiné à Dallas.

A Cuba, Fidel Castro, le leader Maximo, mène son peuple grâce à un tempérament fougueux que tempère une tendresse attentive. Les cubains restés dans l’île veulent que le régime change mais avec Castro et les siens au pouvoir. Un sentiment spécifique, la dignité, leur permet de supporter les difficultés économiques rencontrées depuis qu’ils n’ont plus le support de la Russie Soviétique, devenue un état divisé sur le plan idéologique.

Quand à François Duvalier, gardant son pouvoir pendant trente ans, il se fait proclamer “président à vie” de la République d’Haïti. Les opposants à son gouvernement ont même cru à un certain moment cet homme invulnérable, sinon immortel. La maladie et la mort ont eu raison de ce stratège politique.

Qu’y a-t-il donc d’insolite à sauver son ennemi de l’échec, quand on devient celui qui gagne sur tous les échiquiers?