Haïti: 1946

Sur les terrasses surplombant la baie magnifique et bleue de la ville de Port-au-Prince, 200 membres de la colonie américaine se dorent au soleil et vivent comme des nababs avec moins de 300 $ par mois. Ce pays est la Majorque du nouveau monde.

Le meilleur filet ne coûte que 20¢ la livre et le bifteck est à 15 ¢, les poulets et les langoustines sont un peu plus chers : 30¢ la pièce. L'excellent café haïtien est à 12¢ la livre, le sucre à 6¢ et pas de rationnement sur la quantité.

Il ne va pas sans dire que chaque ménage américain est servi par un personnel d’au moins cinq serviteurs compétents: garçon, cuisinier, bonne, jardinier et blanchisseuse. Salaires mensuels totaux: autour de $40.

Une villa bien aérée, avec bain moderne, cuisine électrique et à charbon de bois, galerie avec vue sur l'un des plus beaux ports à l'ouest de Naples, ne coûte que $60 par mois et pour $150 on peut obtenir le genre de villa que les touristes admirent à Palm Beach: ombreuse, jardin ressemblant à des parcs perchés sur les collines avoisinantes, galerie sur laquelle cent personnes peuvent être reçues pour des cocktails, piscine recouverte de céramiques de choix. Souvent les maisons à plus bas prix ont aussi leurs piscines.

La vie sociale est basée sur les loisirs et les lettres, et sur ce que tous conviennent d’appeler le rhum le plus fin du monde qui ne coûte en ville que la bagatelle de $3.75 pour un gallon.

Mais que ce soit au Club américain (Pétion Ville Club), au Centre d'Art, au casino du club de Thorlande, ou à l’une des deux salles de cinéma de Port-au-Prince, un privilégié n’est susceptible de rencontrer que les mêmes personnes: un auteur de romans, un capitaine de marine retraité, un riche importateur de produits de beauté, un sculpteur ou deux. Certains font de la voile pendant que certains vont nager, d’autres font des randonnes en montagnes, et d’autres encore ne font que se reposer sur leurs porches au clair de lune, sirotant le rhum, leurs boissons au rhum, que leur servent des garçons vêtus d’uniformes blancs, en écoutant le battement des tambours vodou venant de loin.

Parfois ces Américains rencontrent et jouent au tennis avec des Haïtiens de la bourgeoisie locale au club huppé de Turgeau. Et les hommes d'affaires qui ont un intérêt dans le commerce extérieur haïtien observent attentivement les changements dans le gouvernement, par exemple celui de la semaine quand le Président Dumarsais Estimé laissa tomber les ministres nationalistes de son gouvernement. Cependant, la plupart du temps, ils vivent loin des millions de pauvres de la république noire. Leur seul souci: que d'autres Américains ne viennent, en Haïti, provoquer la hausse des prix, et mettre un terme à leur paradis.

Dans les rues de Port-au-Prince, on voit des camions montés de hauts parleurs proclamer un ordre : "portez des chaussures quand vous venez en ville, mettez des vêtements propres, soyez propres et décents. C'est une honte d'aller nu-pieds dans la capitale de votre pays."

Après avoir augmenté le salaire minimum en Haïti de 50¢ à 70¢ par jour, le nouveau Président veut améliorer l'aspect et le niveau de vie de son peuple si pauvre. Il emprunta au roi Henri Christophe un décret, transformé plus tard en loi, qui commandait aux gens venant en ville les jours de fêtes de se vêtir correctement. Le démocratique Estimé l'a rétabli comme un moyen de rendre Haïti aussi prospère qu'elle l'avait été sous l'autoritaire Christophe au début du XIXe siècle. Estimé pense que si les gens portent des chaussures, ils travailleraient plus dur pour obtenir l'argent pour les acheter ; s'ils travaillaient plus durs, ils produiraient plus de nourriture et feraient plus d'argent. Voilà la façon simpliste que les Américains par leur journal Times décrivent les efforts du président. En outre, ils pensent que le président en voulant habiller le peuple veut simplement faire bonne impression sur eux et leurs compatriotes les touristes qu’il souhaitait voir venir nombreux en Haïti pour partager la vie facile et pour visiter les ruines de la vaste citadelle de Christophe.