Créoles-Bossales

Ce texte que vous allez lire est tiré du livre de Carl Denis : « Pour Comprendre ». L’auteur se demande pourquoi la grande proportion d’Africains présents sur l'île avant 1804, pourrait constituer un frein pour la pérennité de l’état haïtien.

« Cela vient de la nature humaine elle-même d’abord, et c’est là le point capital. Ces hommes et femmes nés en Afrique n'ont pas émigré volontairement. Africain de Saint DomingueIls ont été arrachés à leur Afrique natale et emmenés de force et contre leur gré dans ce lieu pour y être soumis à des traitements inhumains. Ce faisant, ils ont été séparés de leur terre natale, de leurs tribus, de leurs familles, de leurs conjoints et de tout ce qui constitue les fondations de leur appartenance nationale.

Ensuite, St-Domingue a représenté pour eux une expérience et un lieu traumatisants.Il s'ensuit qu'à l'égard de tout kidnappé, chacun des individus qui composent cette présence africaine dans l'État d'Haïti aspire à retourner chez lui, en Afrique, au sein de sa tribu, parmi les membres de sa famille, sur les lieux sacrés de la religion de ses pères qui est aussi la sienne.

S’il a participé à la guerre de l’Indépendance à des degrés variés, soit en se soustrayant au travail, soit en vivant en bandes de pillards, soit au sein de l’armée indigène, c’est plutôt pour échapper à l’esclavage et certainement pas pour constituer un Etat nouveau.

En cela, la vision de l’Africain est foncièrement différente de celle de l’Indigène haïtien qui veut son propre coin au soleil et entend supplanter ses anciens maîtres et s’établir à son propre compte.

L'Africain donc, au lendemain de l'Indépendance, ne peut vouloir, ne peut désirer autre chose que le retour à sa terre natale. C’est humain et c’est normal. Il rêve du bateau qui le ramènera parmi les siens au sein de sa tribu.

Au sein de sa tribu et de son ethnie, il a reçu les initiations qui font de lui un membre adapté à la vie particulière qui est celle de sa tribu.

Revolution d'HaitiSi elles sont généralement les mêmes au sein de la même ethnie, elles différent dans chaque tribu et lui confèrent une adaptation particulière. Les initiations et l’éducation qu’il a subies et reçues le destinent à mener une vie productive et heureuse au sein d’une tribu particulière. Il est donc particulièrement mal à l'aise au sein d'autres sociétés, fussent-elles une autre tribu, voire une société de type européen. Ses croyances, ses coutumes, sa religion, son alimentation sont bouleversées, voire piétinées et méprisées. Il est normal que son aspiration la plus intense soit le retour parmi les siens.

S’il est vrai qu’il y a dans l’Etat haïtien des membres de sa même ethnie et même de sa tribu, les brassages opérés par les colonisateurs tendent à le séparer des membres de sa famille. Nul doute que certains arrivent à faire jonction avec des membres de la même ethnie ou de la même famille avec lesquels ils essaieront de se rapprocher.Les Africains, au lendemain de l'Indépendance haïtienne, sont unis par le sentiment du malheur commun, leur provenance du même continent, la langue qu'ils ont dû apprendre pour communiquer entre eux, le créole, et leurs croyances animistes, sentiments compliqués par les aversions interethniques héritées du continent d'origine.

L’Africain transplanté rêve donc du retour à l’Afrique. En attendant la réalisation de ce rêve, il doit survivre jusqu'à ce que, du merveilleux ou du néant, surgisse la voile ou l’esprit qui le retournera au paradis que constitue désormais pour lui son coin natal.

ToussaintL’attitude de l’Africain transplanté eut été différente s’il avait choisi de s’expatrier pour chercher une vie meilleure ou fuir une situation dangereuse. Il n'est nullement dans l'état d'esprit de l'immigrant qui aurait laissé sa patrie en quête d'une vie nouvelle de sa propre volonté et de son plein gré. Il n’est pas un colonisateur, il n’est pas un conquérant. Il n’est pas en quête de richesses ou de marches. Son attitude est celle d’une victime dont la torture ne peut s’achever que par le retour à la terre de ses pères. Il est aussi, comme tout être humain, à la recherche de sa survie quotidienne. « À la recherche de sa survie quotidienne » : ce mot « survie » est important et est un corollaire à sa condition d’exile qui aspre au retour à sa Patrie. Survie donc, disons-nous. Pas progrès, pas enrichissement. Qui pour lui ne signifient rien, car ils n’entrent pas dans le cadre de son attitude d’exile.

En flagrant contraste avec l'attitude de l'élément africain, étranger non indigène, se trouve l'attitude mentale de ceux qui, Créoles, sont les Indigènes et, donc, les Haïtiens à part entière. De par leur naissance, leur enfance, leur éducation, leur langue et leurs attaches, ils sont des Haïtiens purs et leur attitude dérive de leur sentiment d’appartenir à ce coin de terre qui est bien leur patrie.

Haiti peinture

Les Haïtiens veulent remplacer les anciens maîtres dont ils partagent la civilisation et les valeurs. Ils sont attaches à l’idée d’un Etat selon la conception européenne en cours à l’époque. Ils veulent mettre en valeur ce pays qu’ils ont conquis de haute lutte et qu’ils n’entendent partager avec quiconque : ni avec les anciens maîtres, ni avec les Africains auxquels ils ne reconnaissent aucun droit de partage et qui ne demandent pas non plus une part du gâteau, vu leurs aspirations de retour à la mère Patrie.

Aussi la déclaration d'Indépendance reflète cette attitude quand il y est déclaré que le but de garantir le bonheur des Indigènes la Nation haïtienne est créée par le biais de l'action de l'armée indigène et des généraux indigènes. La déclaration d’Indépendance consacre donc cette attitude de non partage de la part des Indigènes.

Cette attitude des Indigènes est tout à fait humaine et compréhensible. A la juger par ou à travers les optiques de la charte chrétienne, elle peut paraître égoïste. Rappelons que les Africains n'ont pas constitué le gros de l'effort d'indépendance et qu'aux yeux des Indigènes l'effort a été plutôt indigène qu'africain.

Noirs de Saint DomingueUne lecture attentive de l’Acte d’Indépendance d’Haïti fait apparaître que les fondateurs de ce pays n’estimaient nullement avoir quoique ce soit de commun avec la masse des Africains égarés sur le territoire national. Les rédacteurs ont pesé chacun des mots qui composent cet Acte d'Indépendance. Cette indépendance est acquise par « l’Armée indigène pour le bonheur des Indigènes de ce pays qui déclarent renoncer à jamais à la France. Il fallait dans un premier temps avoir été Français pour renoncer à la France. Comment être français sinon par jus solis ou par jus sangrinis, ou par naturalisation ? Que ce soit par jus solis ou sangrinis, il est évident que l’Africain n’était pas de la partie. La naturalisation, elle, exige une volonté, une autodétermination qui sont absentes chez l’Africain à St-Domingue. Il ne pouvait donc renoncer à la France, n’en ayant jamais fait partie ou ne l’ayant jamais adoptée. Par ailleurs, sa qualité d’importe est incompatible avec celle d’indigène.

Il est donc évident que la masse africaine est exclue de la nation haïtienne par les fondateurs de celle-ci. Cet Acte d’Indépendance excluait tous les étrangers. Est-il farfelu de se demander si les Pères de la patrie n’avaient pas soupesé l’opportunité d’un massacre général des étrangers, de tous les étrangers ? Est-il farfelu de penser que les Africains ont échappé à ce massacre parce qu’ils représentaient l’éventuelle force de travail qui ferait prospérer les plantations haïtiennes ? Aucun livre d’histoire ne rapporte pareille intention. Est-ce parce que ces choses se discutent à voix basse, en prive ? Toujours est-il qu'en plusieurs fois l'Armée indigène s'est attaquée aux bandes d'Africains au cours de la Guerre d'indépendance. Toujours est-il qu’après celle-ci, elle s’est acharnée à la poursuite de Goman et de ses sujets jusqu'à leur anéantissement en 1819. Ceci prouve que les Africains n'avaient été tolérés que dans la mesure où ils acceptaient de se plier au Gouvernement indigènes.

Train a Port-au-Prince

Pourrait-on s’étonner de ce que des êtres humains de culture et d’appartenance différente n’aient pas tendance à se voir fraternellement. En fait, l’on ne peut reconnaître que les attitudes des deux groupes étaient différentes et même contradictoires. Il ne s’agit pas de juger de la justesse morale de l’une ou de l’autre attitude mais de les constater, de les comprendre comme humaines et d’en tenir compte, car elles influencèrent, influencent et influenceront la vie de la Nation haïtienne.

Au fait, c’est la contradiction dans les vues et les options antagoniques des deux groupes se trouvant sur la terre de l’Etat haïtien qui constitue la tare originelle de cet Etat. Ce n’est pas une question de race. Ce n'est pas une question de religion, c'est plutôt la divergence de vues engendrée par les causes de la présence de chacun des deux groupes, qui constitue la tare originelle. L’un des groupes a été engendré par, et sur la terre haïtienne et en fait intrinsèquement partie.L’autre groupe s’y trouve contre sa volonté, à son corps défendant, et aspire à ne pas s’y trouver.L’un s’y trouve dans son élément, l’autre dans son châtiment. »