Christophe !

Haïti a perdu le nord. Jusqu’à son Nord historique. C’est à Limonade que le grand effondrement a eu lieu. Hémorragies. Aliénation. Un autre séisme du 12 janvier en stéroïde. Le roi Henri Christophe y a été victime d’une crise d’apoplexie le 15 août 1820. Puis, le suicide du 8 octobre. C’était encore le temps où de Grands Haïtiens se suicidaient quand la petitesse se proposait de les ravaler à de plates déchéances.

13/01/2012



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Haïti a perdu le nord. Jusqu’à son Nord historique. C’est à Limonade que le grand effondrement a eu lieu. Hémorragies. Aliénation. Un autre séisme du 12 janvier en stéroïde. Le roi Henri Christophe y a été victime d’une crise d’apoplexie le 15 août 1820. Puis, le suicide du 8 octobre. C’était encore le temps où de Grands Haïtiens se suicidaient quand la petitesse se proposait de les ravaler à de plates déchéances. Limonade n’est plus, dans notre mémoire collective, ce haut lieu des réjouissances champêtres et des excursions royales. C’est là que l’héritage christophien vient d’expirer. Pour de bon. Arrêt cardiaque provoqué. Théâtralisé. Télévisé. En fait, terrassé sous les coups d’épées assassins et traîtres d’indignes héritiers. Comme du vieux tissu pourri, j’ai vu s’effilocher à la télé le bicolore haïtien. Les armoiries de la République, désormais, comme du bataclan des quincailleries. Un certain 12 janvier 2010 pour marquer l’écroulement massif par le béton. Un 12 janvier 2012, pour tout parfaire par les symboles. Et le roi Christophe s’est à nouveau suicidé. J’entends sa rage d’outre-tombe qui monte pour nous signifier notre indignité. Je vois ces poussières sépulcrales muées en perles de larmes et de sang pour souligner toute la violence et l’injustice d’un crime contre la mémoire. Kyrie Eleison ! La messe est dite. Dans la douleur. Les invocations d’ici semblent sonner plutôt lointaines pour un Ciel occupé ailleurs.

Dieu, ma cause, mon épée ! C’était bien là votre devise, Altesse ! C’est par elle qu’Haïti fut. Et que notre Indépendance vous a survécu. Et c’est par elle que le Nord devint Grand. Et qu’une majestueuse Citadelle a pu s’ériger sur de hautes cimes pour dire la fierté, la bravoure d’un Peuple, d’une Race sur les terres du Nouveau Monde rendues inhospitalières par l’ancien. La raison n’est pas qu’hellène. Elle est d’abord christophienne. La raison pratique. Pragmatique. Visionnaire. Altruiste. Éclairée. La folie démissionnaire des héritiers du trône et de la République a tout pulvérisé. Une grande lessive. Les temps qui courent ? Du mauvais temps. Nulle cause ne nous projette vers d’autres cimes. Nulle ambition ne nous meut. Aucun dessein de grandeur ne travaille nos profondeurs. Nous vieillissons sous le poids de l’âge. De la misère. Mais les soucis sublimes ont cessé de creuser nos fronts. Dans le Nord, c’était, hier, Vertières. Aujourd’hui, ce n’est plus que Limonade.

Le cadeau de la honte nous est venu de l’Est. Notre histoire a, désormais, pour sépulture une université. Un geste magnanime du peuple dominicain envers son voisin haïtien qui croupit dans l’indigence académique. Technique. Intellectuelle. Après plus de deux cents ans d’indépendance, la République dominicaine a doté Haïti de son premier campus universitaire. Une petite merveille construite en moins de dix mois, au coût raisonnable d’à peine 50 millions de dollars. Une belle leçon d’humanité des élites dominicaines aux élites haïtiennes en déficit d’humanité envers leur propre peuple. Nos ancêtres ont fait la campagne de l’Est. De légitimes motifs géostratégiques sous-tendaient nos percées militaires sur le versant oriental de l’île. Tout au long du XIXe siècle, les intentions françaises n’ont jamais été saines par rapport à son ancienne « Perle des Antilles ». Il fallait leur montrer que nous étions prêts à rendre toute l’île invivable pour eux s’ils osaient mettre leurs velléités de reconquête à exécution. Les Haïtiens n’ont pas à avoir mauvaise conscience par rapport à cette tranche d’histoire. Il y a, cependant, lieu de regretter cette brutalité qui accompagnait nos efforts de guerre. Et nos entreprises de puissance occupante en terre voisine. Nous avions transformé, là-bas, une université en caserne. L’obscurantisme de nos chefs dans ses dégâts transfrontaliers. De l’inacceptable.

L’épanouissement de l’humain doit être au centre de toute entreprise humaine. C’est là que nos voisins dominicains nous ont battus. L’éducation est, chez eux, une des préoccupations majeures des élites gouvernantes. C’est par elle, et l’économie, qu’elles ont pris leur revanche historique sur nous. Une revanche douce, intelligente, patiente, savamment orchestrée et bien méritée sur un voisin au passé brutal et encore sous la coupe d’un État bossale et d’élites égoïstes et caverneuses. Elles ont accueilli par milliers, dans leurs universités, ces cohortes de jeunes haïtiens que notre système d’enseignement supérieur n’a pu absorber. En fait, l’éducation de masse a toujours été le cadet des soucis des débonnaires qui nous ont gouvernés. Ce sont les continuateurs heureux de l’ordre colonial français.

La revanche est aussi d’ordre militaire. Le jeudi 12 janvier 2012, l’espace aérien haïtien a été le théâtre d’un ballet d’hélicoptères militaires dominicains. Leonel Fernandez et tout l’establishment politique, religieux, militaire, économique dominicain, en gentils et généreux conquistadors sur des terres haïtiennes désertées par leur passé et livrées par leurs dirigeants au leadership étranger. C’était une journée de deuil pour les Haïtiens. Ç’aura été avant tout et surtout une journée historique de fiesta pour les Dominicains dans leur conquête de la partie occidentale de l’île. L’histoire à rebours. Haïti à l’envers. Nos campagnes de l’Est bâclées ont fait place à leurs campagnes de l’Ouest réussies.

Toute honte bue, il y a lieu, malgré tout, de dire merci au bienfaiteur dominicain. À l’ami Leonel ! Un grand esprit qui nomme, à leur approche, des intellectuels haïtiens par leurs prénoms. S’il a pu être la cause du deuxième suicide du roi Henri Christophe, Préval et Martelly en sont les vrais fautifs. Ils ne nous ont rien montré le 12 janvier 2011, ni le 12 janvier 2012 en termes de grandes œuvres haïtiennes de reconstruction postséisme. Au premier anniversaire, la commémoration a été marquée par la Digicel qui avait reconstruit le Marché en fer. Au second, c’est Leonel Fernandez, l’acteur central, par le don de son premier campus universitaire à Haïti. Espérons, pour 2013, et contre tout réalisme, la fin du miserere collectif haïtien. Et une vraie résurrection christophienne au Palais national. Et dans nos têtes.

Daly Valet