Arrêter un voleur en Haïti, ce n’est point combattre le crime que constitue le vol. Ces arrestations concernent rarement ces grands voleurs éhontés qui, souvent, sont les premiers à les ordonner, à crier au vol et au scandale. Pire, elles ne touchent quasiment jamais ces corrompus et criminels bien placés et bien branchés, lesquels opèrent et circulent librement en toute impunité. Entre-temps, d’autres citoyens, désavantageusement situés dans la chaîne du vice autorisé, croupissent des années durant dans des geôles infects pour de menus larcins, et sans avoir été déférés à un juge.

L’étendue de la corruption dans notre société et sa banalisation rendent très hypothétiques les projets de renforcement institutionnel et de reconstruction post-séisme. Les valeurs de la modernité peinent à s’enraciner dans nos mœurs. Nos professions de foi ne concordent point avec la panoplie de nos actes. Schizophrénie. Marronnage. Chacun se complaît, sans gêne et sans remords, à être le complice de l’autre. On ferme les yeux. On se tait. On laisse tout passer. Du tyran assassin et escroc au tueur à gages. Tribalisme. Complicités claniques et mafieuses. Au point que le juge même a du mal à demander des comptes à l’accusé puisque imbriqué lui aussi dans les réseaux des Don Corleone de ce pays. Haïti est comme devenue la République des Marie-Madeleine. De la prostitution comme manière d’être. Les Marie-Madeleine ne jettent point la pierre aux Marie-Madeleine. C’est la loi de la cité. Omerta. Tombée de rideau.

La récente tentative du conseiller électoral Jean Énel Désir de retourner à son poste, après s’en être démis de gré par lettre pour cause de « détournement avéré de fonds », dit long de cette déperdition sociale. M. Désir représentait l’Église catholique au sein du CEP. A ce titre, il aurait dû y être une figure exemplaire. Un modèle de respectabilité qui montre la voie et qui aide à sanctionner le vol des biens publics et à prévenir le viol des principes républicains. Des attentes mal placées. Il s’y est plutôt fait ordinaire dans l’ordre ordinaire des choses. Les fautes qu’on lui reproche - et qui lui valent d’être honteusement exclu de l’institution électorale par d’autres plus futés que lui et ayant également des comptes à rendre à la justice - font écho à un ensemble de pratiques largement répandues dans l’Administration publique haïtienne. Le pathétique dans ce mélodrame, c’est que M. Désir croit dur comme fer, flanqué de ses avocats et d’autres hommes armés, qu’il n’a rien à se reprocher et que nul au CEP n’est suffisamment en odeur de sainteté d’un point de vue éthique pour lui faire la leçon, voire le flétrir jusqu'à l’exclusion. Il a peut-être raison. Mais son impudeur, son culot et son plaidoyer pro domo témoignent du pourrissement moral dans lequel croupit notre pays.

Rien d’étonnant à ce qu’il y ait eu autant de fraudes au jour du scrutin du 20 mars et que la corruption à la tête de l’appareil électoral se soit métastasée aux échelons inférieurs. Le poisson pourrit par la tête. Magouille à droite. Magouille à gauche. Des fiefs de Mirlande Manigat aux bastions de Michel Martelly, des agents électoraux ont donné libre cours à leur propension à de petits comme à de grands crimes de confiance qu’ils croient innocents et sans implications sur leurs personnes. Leur aveuglement et cette banalisation, devenue culturelle, de la corruption obstruent tellement leur jugement qu’ils ne se rendent point compte que leur comportement déloyal est à même de saper les fondements de cette démocratie qu’ils prétendent revendiquer et de délégitimer le processus électoral dont ils espèrent le sacre de leurs candidats de choix.

Il y a tellement de leçons à tirer des récentes élections qu’il serait fastidieux de les énumérer toutes. La première et la plus essentielle étant les opportunités qu’elles offrent au prochain personnel dirigeant de ce pays de s’éduquer, s’informer par des faits sur nos vrais problèmes de fond. Prétexter l’ignorance ou feindre que tout est normal pour ne pas attaquer, à sa racine, la crise morale qui gangrène Haïti équivaudrait à vouloir pérenniser le système plutôt qu’à le transformer. Car persister dans la bêtise rend davantage bête.
Daly Valet