C'est à se demander si la question de l'Armée Nationale Haïtienne n'a pas été soumise à un référendum planétaire, car mondialement chacun se fait un devoir d'exprimer un avis là-dessus. Récemment le New York Times et le Washington Post  ont écrit chacun sur ce sujet des articles qui n'ont pas dû fatiguer beaucoup leurs équipes rédactionnelles, puisque ces textes ne font que reproduire avec une extrême fidélité les clichés habituels: les Haïtiens n'ont pas droit à une armée dirigée par eux, car ils ont une trop forte propension aux coups d'Etat, à la corruption, au désordre organisé ou non-organisé et patati et patata et bla-bla-bla.  Un officiel français, pour ne pas être en reste s'est cru obligé d'y aller aussi de son antienne pour apporter la démonstration que les Français peuvent manier les clichés aussi bien que des Américains. Avec tous ces gens qui veulent sauver Haïti en paroles et en actes, il faut que ce pays ait une sacrée vitalité et même soit un miracle biologique pour ne pas avoir été effacé jusqu'ici de la surface de la terre.

Qui donc va sauver Haïti de ses sauveurs? Seuls les Haïtiens pourront le faire.

Ont-ils jamais essayé?

Les Charlemagne-Péraltistes
(de salon)
finirent par quémander l'invasion américaine

Dans l'histoire récente après 1986 le mouvement Charlemagne Péralte s'en targuait avec comme "Majò-Jon" des jean-claudistes notoires et fervents, comme par exemple, un ancien rédacteur en chef du journal officiel du régime jean-claudiste. Tous plus chauds les uns que les autres devant la bande. La Théologie de la Libération, de la "mouture haïtienne droit-de-lhommiste"  s'entend,  leur traçait le chemin ou leur emboitait le pas.  Malheureusement, on se rappelle, cette Théologie de la Libération "mouture haïtienne droit-de-lhommiste"  est devenue Théologie de l'Occupation et les émules de Charlemagne Péralte ont fini eux-mêmes par demander au Blan-Méricain  d'envahir Haïti.

Puis des Militaires haïtiens ont tenu un langage "souverainiste". Proche d'eux en ce temps, deux d'entre eux et pas des moindres ont eu à me dire un jour en toute honnêteté: "Gérard, nous ne pouvons rien faire sans les Américains."  Ce qui voulait à peu près dire: "Jusqu'ici nous n'avons jamais rien fait sans eux."  Je préférais ce franc langage qui nous fait sortir des voyé-monté et des démagogies habituels.
 
"On ne domine la nature qu'en lui obéissant",
Comme "on ne domine la nature qu'en lui obéissant", la première démarche de celui qui veut vraiment sortir Haïti de la tutelle en quelque sorte structurelle actuelle est de la reconnaître. Puis, sans se voiler la face, de mettre ce dossier carrément sur la table, de l'examiner dans ses détails et de voir si pour les deux parties impliquées, Haïti et les Etats-Unis, c'est le mode de relations qui apporte le plus d'avantages aux deux parties. Et sinon de chercher, d'inventer autre chose.
 
Qui doit se livrer à cette réflexion? Ce devrait être en priorité les instances gouvernementales concernées, en amont et en aval. Mais trop occupées d'un côté à planifier la Tutelle et de l'autre côté à l'exécuter, ces instances gouvernementales n'ont pas de temps pour l'essentiel.  Aucun des gouvernements qui se sont succédé en Haïti depuis 1986 et même avant, n'a pu trouver ou même n'a essayé de trouver un semblant de solution à ce problème, avec lequel ils ont vécu ou dans la résignation ou dans l'hypocrisie.

A défaut des Gouvernements en aval et en amont, les Intellectuels des deux côtés, auraient dû suppléer. Malheureusement la pensée dominante a été et est toujours tutelliste. Quasiment tout le monde a adhéré et adhère encore aux thèses sur le droit et même le devoir d'ingérence. Et ceux qui sont contre sont rejetés dans les ténèbres extérieures, infectés qu'ils sont, dit-on, de "nationalisme étroit"; c'est tout juste s'ils ne sont pas assimilés à des Hitler ou des Mussolini au petit pied.
 
Coup de tonnerre dans un ciel serein
Obama exige le partenariat
Coup de tonnerre dans un ciel serein: le président Barack Obama, dans son discours de Port-of-Spain clame en substance qu'il faut désormais remplacer la Tutelle par le Partenariat-sur-pied-d'égalité ("full and equal partnership").  Va-t-on l'écouter? Dans son propre Inner Circle? En Haïti va-t-on saisir cette balle au bond?  Ces questions jusqu'ici n'ont pas encore obtenu de réponse.

L'intelligentsia américaine ne s'est pas mobilisée. Le New York Times et le Washington Post  en sont encore aux vieux concepts géopolitiques antédiluviens. L'intelligentsia haïtienne, pourtant la meilleure des Caraïbes, Régis Debray dixit pour se faire pardonner beaucoup de fadaises droit-de-lhomistes émises ailleurs, ne s'est pas mobilisée non plus.

On peut tout faire avec les baïonnettes
sauf s'asseoir dessus
Pourtant c'est là qu'il faut chercher. L'avenir est au Partenariat. Sur la question cruciale, primordiale de l'armée il est grand temps de sortir des âneries triomphantes. Bill Clinton, a eu le courage et l'intelligence de reconnaître son erreur (et de s'en excuser)  lorsqu'il avait commandé l'invasion d'Haïti. Il eut été alors bien mieux inspiré d'écouter les Militaires américains qui étaient absolument contre. En ce temps un colonel américain Attaché Militaire en Haïti, avait eu à me dire en substance avec la franchise des Militaires: l'invasion  qui se prépare n'est absolument pas nécessaire et elle sera une grande erreur. Ses supérieurs l'avaient déjà clamé haut et clair, urbi et orbi. La gestion des Foreign Affairs  est-elle une chose trop sérieuse pour la laisser aux Civils? Peut-être les rédacteurs du New York Times et du Washington Post  auraient-ils intérêt à aller faire un petit stage à West Point, où on doit leur apprendre le mot de Napoléon Bonaparte: "On peut tout faire avec les baïonnettes [sous-entendu de la Minustah] sauf s'asseoir dessus."

"Good fences make good neighbours."
Depuis très longtemps je préconise ce que j'appelle "l'aphorizisme": définir clairement, nettement la nature des relations entre Haïti et les autres nations, à commencer par les Etats-Unis. "Good fences make good neighbours."  Le problème de la Tutelle est qu'étant occulte, camouflée, inavouée, elle est censée ne pas exister. Personne ne peut donc demander des comptes au Tuteur, puisqu'en tant que tel il n'a pas d'existence. Inexistant, il est irresponsable. Et lorsque Bill Clinton confesse son erreur gravissime; il n'y aura jamais de sanction contre lui, ce qui veut dire que demain il peut récidiver en toute impunité et la victime sera encore et toujours Haïti. Non que j'aie quelque esprit revanchard que ce soit contre Bill Clinton  (d'autant plus que péché avoué est à moitié pardonné)  mais on ne lui rend pas beaucoup service, et pas beaucoup service aux Etats-Unis ni à Haïti en enlevant de dessus sa tête l'indispensable Epée de Damoclès de la Responsabilité qui vous fait réfléchir à deux fois avant de dérailler.

Si en dedans pa van'n ou dehò pap achté ou
Continuer à fouler aux pieds la souveraineté d'Haïti peut apporter à de puissants étrangers ce plaisir doux ou douteux de domination sur les autres. L'Homme de Cro-Magnon  n'avait peut-être que ça. En notre troisième millénaire il faudrait viser un peu plus haut.  A la vérité plus il y a de liberté pour tous,  plus il y a de bonheur pour tous. Trêve de tous ces prétextes qu'on se donne pour aller coloniser les autres.
Quand arriverons-nous à résoudre le problème d'Haïti? Quand des Haïtiens cesseront de s'y opposer. "Si en dedans pa van'n ou dehò pap achté ou."

Il est grand temps d'avoir enfin un success story
Pendant que des deux côtés, en amont et en aval, ils ne font qu'expédier, de la pire manière qui soit, les affaires courantes, puisque l'Amérique elle-même est bloquée, un des moyens de la débloquer serait d'implémenter ENFIN le Partenariat préconisé dès l'aube de son mandat  par  le Président Obama. Ce partenariat pourra faire d'Haïti un "success story" qui en partie ira au crédit de la République Etoilée; et Dieu sait si elle a besoin de success story spécialement aujourd'hui où la campagne présidentielle entre dans sa phase active. Et cette expérience-pilote pourra faire tache d'huile; pour le bien existe aussi l'effet domino.

Inutile de tirer sur les pianistes des deux bords; ils font ce qu'ils peuvent. Tempérons nos colères.

Je conseille à tout un chacun de réfléchir d'abord et profondément sur les moyens d'implémenter le Partenariat. Car l'avenir est là et seulement là. Tout le reste est littérature ou tempêtes dans le royaume du vent. 

Gérard Bissainthe
23 novembre 2011
gerardbissainthe@free.fr