Spectacle navrant. Acteurs pitoyables. Décor surréaliste. Script décousu. Comédies de boulevard. Vagissement sournois. Rires indignés. Ébahissement. La République sens dessus dessous. Les improvisateurs au pouvoir. Inquiétante étrangeté. Comment en sommes-nous arrivés là ? Allez demander à Dieu et à nos loas. Aux spécialistes de la santé mentale aussi. La rationalité humaine est comme dépassée par les événements. L’affaire Martelly-Bélizaire ? Un lourd héritage non assorti de testament. Nul ne sait quoi faire. Et que dire. Donc, tout le monde dit et fait n’importe quoi. Cafouillage. Impasse.

Il nous faudra la lanterne d’un Diogène pour retrouver un homme courageux dans ce méli-mélo. La lâcheté sert, ici, de couronne impériale. Les responsables se déresponsabilisent. Mystère de la nativité. Port-au-Prince devenu Nazareth. Cette crise nous est venue au monde par l’opération du Saint-Esprit. Réalisme magique à l’haïtienne. Le président Martelly, l’homme qui se croyait plus gladiateur romain qu’il ne parait l’être, et celui par qui le scandale est arrivé, se cabre. Esquives. Ponce Pilate en puissance. Les mains qui se lavent ne redeviennent pas toujours propres. Et tout savon ne lave pas forcément blanc. Les mots auxquels a eu recours M. Martelly pour se disculper embarrassent plus le Palais national qu’ils ne l’innocentent. Car, contrairement aux affirmations du Chef de l’État, son Palais national est impliqué à la fois de près et de loin dans l’arrestation du député Arnel Bélizairre. Grâce aux témoignages forcés, au Sénat, du Directeur général de la Police nationale d’Haïti, M. Mario Andrésol, nous savons aujourd’hui que le ministre de la Justice, Josué Pierre-Louis, a été l’un des mauvais génies qui orchestraient toute la machination. A ses yeux, le Président Martelly ne devait pas perdre la face. Quitte à oser tout faire dans l’illégalité.

Si M. Andrésol dit vrai, le ministre de la Justice doit non seulement s’expliquer devant le Parlement, fût-il un simulacre de Parlement, mais aussi s’excuser devant la nation pour ses mensonges répétés, servis froidement aux médias, aux fins de se dédouaner et diriger les projecteurs sur un Commissaire du gouvernement qui agissait sous pression. Il s’est fait petit Jésus dans l’affaire, quand le cumul des évidences dit que M. Pierre-Louis a été plutôt du côté des crucificateurs. Il y a, donc, complicité du Chef et de sa cour dans l’arbitraire. Dérapages dans la machine judicaire pour donner forme et contenu à la volonté du Chef. La Police embrigadée dans une escalade d’irresponsabilités et de démissions, qui ébrèche davantage la crédibilité des trois pouvoirs de l’État. Enfin, tout le pays embobiné par des mensonges d’État, et projeté, malgré lui, dans une nouvelle crise de gouvernance fertile en rebondissements.

Avec Martelly, à défaut de grands hommes d’État, on espérait, au moins, une nouvelle phalange de dirigeants corrects, intègres et modernes dans la conduite des affaires de l’État. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Une trajectoire de peuple qui semble toujours nous transporter du pareil au même. Voire au pire. Ces autobus bondés d’excités payés pour forger de la ferveur populaire; ces raras menés par des chefs de file à la solde et issus des quartiers défavorisés pour intimider et forcer l’adhésion ; ces ambiances artificielles de carnaval entretenues autour du débarquement, à l’aéroport Toussaint Louverture, du président de la République, tout cela ne nous rappelle que trop le duvaliérisme décadent et l’aristidisme dégénéré.

En 2011, Haïti mérite mieux de ses dirigeants. Michel Martelly a pour devoir de se surpasser et de dépasser son côté hédoniste, grivois, pompeux, frondeur et tapageur pour se colleter, dans la légalité et avec décence, à ses lourdes responsabilités de président. Il ne s’agit pas, là, de responsabilités avec lesquelles il lui est loisible de jouer impunément à l’enfant terrible. La vie de dix millions d’Haïtiens en dépend. Et c’est sérieux. Avec un niveau de développement humain, infrastructurel et économique parmi les plus bas du monde, ce pays ne peut plus se permettre de s’embourber dans des crises interminables fabriquées par des chefs cyniques d’une suprême immaturité.

Il n’y a pas, évidemment, grand-chose à attendre de ces mille et une commissions d’enquête annoncées, ici et là, pour faire la lumière sur l’affaire Bélizairre. Les responsables coupables se savent. En fait, ils savent tous leur degré respectif d’implication et de démission. Certains ont péché par action. D’autres par omission. Pourtant, ils vont tous enquêter sur leur propre défaillance. Moquerie. Ironie. Curieusement, ils ont trouvé dans le Sénat de la République un allié de poids. Nos soi-disant Sages ont fait d’une séance solennelle d’interpellation une vaste farce. Dilatoires. Diversion. Libre à ces acteurs gouvernementaux et parlementaires imbriqués les uns aux autres, par sectarisme et clientélisme, de continuer leur petit jeu de complices. Ils doivent se dire, cependant, que ce chassé-croisé d’indignités au sommet de l’État est pathétique. En plus d’être insupportable. Et très coûteux pour le peuple haïtien dans sa quête de rédemption.
Daly Valet